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Les enjeux économiques du patrimoine au Proche-Orient

Groupe de travail
Ecole Doctorale - Beyrouth 2007

Published by fabrice on October 27th, 2007

Le patrimoine est une notion qu’il n’est pas aisé de rapprocher des problématiques géographiques, tant chacun de nous possède une conception différente de ce qui tient à la tradition, aux valeurs, à la culture. Déjà faudrait-il s’entendre sur ce que recouvre ce terme : est-ce le patrimoine culturel au sens proche de celui de civilisation, ou des biens plus matériels qui suscitent une approche en terme économique ? De multiples voies de réflexion se sont donc ouvertes sur ce thème, dont nous essaierons de rendre compte.
L’espace proche-oriental est quant à lui tout à fait spécifique car nous sommes en présence d’un espace foisonnant de biens relevant d’un patrimoine culturel millénaire, mais surtout, une double approche en terme économique et spatial permet de se questionner sur les conditions de conservation, de production ou d’exploitation de ce patrimoine. En un mot, elle fait référence à l’action politique menée dans la région.

1. Le patrimoine, un bien matériel et immatériel

Qu’est-ce que le patrimoine ? La réflexion exige une certaine mise en condition : elle demande un tri et une prise de recul, à la fois par rapport aux objets que l’on considère comme relevant du patrimoine, mais aussi par rapport aux politiques qui sont menées en son nom, puisqu’elles sont largement imbriquées à la sphère économique.
Le patrimoine existe dès le moment où il prend sens pour quelqu’un, un individu ou un groupe, qui l’identifie comme un élément de culture, ce qui définit une appartenance à un groupe social. Dès lors on peut parler de valeur du patrimoine, selon une forme autre que pécuniaire. C’est notre défi ici : montrer que l’économie n’est pas seulement liée à la notion de valeur marchande. Que l’on prenne l’exemple du cèdre au Liban. Le cèdre est un arbre millénaire, qui a fait la fortune de certaines dynasties régnantes. Il a été surexploité au long de l’histoire, et sa survivance restreinte sur quelques pentes de la montagne libanaise est un symbole fort, qui est devenu l’image de marque du pays, et qui semble pouvoir, à certaines occasions, fédérer un peuple. Le cèdre est donc un élément du patrimoine libanais, qui dépasse la définition d’une simple marchandise.

Mais le patrimoine recouvre également des enjeux économiques. La région proche-orientale a longtemps été formée de pays fermés, aux régimes souvent autoritaires. Elle est confrontée, depuis quelques années, à une dynamique exogène qui pousse à l’ouverture des économies, à une intégration sur les marchés mondiaux, et à un début de mise en réseau mondial de ces territoires spécifiques. Cette dynamique permet d’entrevoir des opportunités de développement, et ce nouveau contexte de libéralisation relative des économies pousse à aborder la question du patrimoine. Que coûte-t-il, que rapporte-t-il, et à qui ?
En effet, le patrimoine est un domaine important d’investissement : souvent de la part des Etats lorsque ceux-ci sont prégnants comme en Syrie, mais parfois aussi, et de plus en plus, par l’intermédiaire de sociétés privées qui investissent dans la restauration, les infrastructures, et qui prennent en charge la gestion d’ensemble des sites ; qui leur permet, dans le cadre de monuments touristiques, un retour certain sur investissement. Car investissement va de pair avec bénéfice : celui-ci peut-être financier ou plus symbolique, si on prend le cas des sponsors qui utilisent le patrimoine à des fins commerciales, comme Areeba, société de télécommunications qui en Syrie appuie sa publicité sur les photographies du Krack des Chevaliers. L’investissement dans le patrimoine ne permet donc pas seulement de rapporter des ressources purement matérielles, mais aussi parfois une image de marque, ce qui conforte l’idée que nous touchons ici à la sphère de l’immatériel, à ce qui touche inconsciemment les gens et évoque leur identité profonde.

Ainsi peut-il exister un transfert dans le phénomène de valorisation du patrimoine, entre l’investissement et ce qu’il rapporte. Si on prend l’illustration des anciennes demeures damascènes ou alépines au centre des vieilles villes, rehabilitées et transformées en restaurants luxueux, il va sans dire que l’investissement et ce qu’il rapporte est directement palpable et visible. Cependant, il arrive qu’un tel transfert soit moins évident, ou non équitable, ce qui peut être une source de blocage dans les politiques de développement. Prenons l’exemple de la vallée de la Qadisha, dans laquelle est menée une procédure de développement touristique. Les fonds investis proviennent généralement d’ONG étrangères ou internationales qui transitent par le biais de projets de grande envergure. Cependant, alors qu’on essaye de développer l’économie locale, rien n’est envisagé pour aider les populations du lieu à mieux vivre, ou du moins à profiter un minimum de ces actions destinées à revitaliser l’économie de la région. Voici un exemple de manque à gagner direct, d’un transfert dans le patrimoine qui déconnecte le « local » du « global ».
Il faut alors poser la question de l’objectif de l’investissement patrimonial, car s’il s’avère qu’en certains lieux c’est la volonté de conserver ou d’exploiter l’existant qui prime, d’autres formes apparaissent. L’exemple de Dubai est significatif, pour lequel l’architecture devient elle-même curiosité et fait dans le même temps l’image et l’identité de l’émirat. Ici, il semblerait que l’investissement dans les projets urbanistiques soit d’emblée transformé en patrimoine. Irait-on désormais vers une patrimonialisation de l’investissement ? Si on voulait apporter des éléments de réponse à ce large questionnement, il faudrait redéfinir précisément le sens que l’on donne au patrimoine dans ses formes plus et moins restrictives, et les visions divergentes qu’il recouvre, en termes économiques et stratégiques.

2. Différents types de valorisation

Les enjeux économiques du développement patrimonial résident le plus souvent dans sa valorisation. Si on s’arrête à l’étymologie du mot patrimoine, on s’aperçoit qu’il renvoie à patrimonium, la possession. Mais la valorisation de ce que l’on possède recouvre des domaines très larges. Ainsi, on peut procéder à la mise en valeur de coutumes ou d’un folklore (musique, danse traditionnelle), mais aussi à celle de bâtiments ou de monuments historiques ; en fait, de tout ce qui fait sens pour une population et renvoie à la notion de patrimoine commun (on ne s’attardera pas ici sur le patrimoine personnel). Et même, à partir de quelque chose d’existant, la valorisation confère parfois une valeur qui n’avait pas lieu d’être par le passé. Par exemple, la mise en valeur de l’architecture des anciennes demeures ottomanes au Liban permet certes de rendre compte du caractère historique de ces habitations qui ont marqué une époque, mais sont au demeurant la source d’une confusion : ces maisons sont considérées comme typiquement libanaises, alors qu’elles ont été l’œuvre de l’occupation ottomane. Cette difficulté démontre qu’il est mal aisé de définir ce qui fait partie du patrimoine et doit être valorisé, et ce qui ne l’est pas. Les choix peuvent sembler arbitraires et posent la question du consensus et du sens de l’histoire : au Maghreb par exemple, la réhabilitation d’une maison à l’architecture coloniale implique forcément une référence à un passé douloureux. Le débat autour du patrimoine évoque en filigrane une prise de conscience collective, la nécessité d’aplanir le passé, d’intégrer telle période dans l’histoire du pays, même les plus douloureuses, car elles sont aussi créatrices d’œuvres collectives.

Cependant, tout en tenant compte de cette dimension nationale, la mondialisation et l’ouverture des pays à l’extérieur créent un double phénomène. D’une part, une envie de découverte de la part de nombreux individus, des touristes qui au Proche-Orient sont le plus souvent originaires des pays du Golfe ou des pays occidentaux par le biais de la diaspora, et pour lesquels l’industrie touristique à l’occidentale tente d’imposer ses standards. D’autre part, à la fois pour satisfaire ces touristes et pour se donner une image de marque, les politiques nationales de développement touristique se focalisent sur les sites les plus remarquables, et construisent alors, consciemment ou non, un « parcours touristique » idéal. Cette « industrie du patrimoine » est certes pourvoyeuse de richesse : qu’on prenne l’exemple de la Syrie où les visites des monuments par les nationaux ne coûtent que 5 à 10 livres syriennes, tandis qu’elles s’élèvent à 250 pour les étrangers.
Cependant, elle contribue à discriminer l’espace entre ce qui vaut la peine d’être vu, et ce qui ne le vaut pas. N’est-ce pas une façon un peu arbitraire de trancher entre des valeurs ? Est-ce ce qu’on attend d’une politique touristique ?

On perçoit ici à la fois les limites et les enjeux de la valorisation du patrimoine. Limites en ce qui concerne d’abord et avant tout les phénomènes d’appropriation de certains sites par des entreprises privées qui monopolisent les bénéfices qu’elles tirent de son exploitation exclusive, en faisant fi des retombées sur les populations locales qui ont toujours vécu à ses abords, qui l’ont intériorisé comme appartenant à leur patrimoine traditionnel, et qui s’en trouve séparées, voire exclues. Ainsi du festival de Baalbeck, image de marque de la ville et du Liban à l’international, mais qui compte sans rien apporter aux habitants de la ville, car la structure qui en est gestionnaire est totalement extérieure à la vie locale. De même, sur un autre plan, la conservation poussée à l’extrême peut être nocive : ainsi des phénomènes de « muséification » de certains sites que l’on protège au risque d’interrompre leur évolution naturelle, ou d’autres dont la sauvegarde nécessiterait au contraire des « jardiniers du paysage » si on imaginait un entretien idéal de la vallée de la Qadisha, par exemple. Méfiance également si on considère le danger que représente la « folklorisation » de rites et de coutumes populaires que l’on aurait détourné de leur usage traditionnel au seul bénéfice de la consommation de masse. C’est parfois malheureusement par un processus de destruction que l’on prend conscience de ce qui nous rattache au passé, et des valeurs qui forgent notre patrimoine commun.
Quant aux enjeux de la mise en valeur du patrimoine par le tourisme, on peut les révéler simplement par l’observation de l’émergence de nouvelles formes de tourisme, plus respectueuses de l’environnement, et au carrefour de l’économique, du social, et de la nature : c’est par exemple le cas de l’écotourisme dans la montagne libanaise, ou du « tourisme durable » en général, qui tente de remédier aux abus sociaux et environnementaux et de ré-concilier les échelles locales et globales.

3. Le patrimoine et les usages de l’espace

Un autre enjeu de cette réflexion sur le patrimoine est de comprendre ses impacts en terme spatial. Ce qui ressort désormais de nombre d’études intégrant l’espace comme une dimension pertinente d’analyse, c’est la complexité des jeux d’acteurs qui intervient dès qu’il s’agit de penser l’action sur le territoire. Le patrimoine - et par extension le territoire dont il dépend puisqu’on parle d’identité - sont clairement un enjeu de développement et donc source de visions divergentes, d’affrontements et de rapports de force, à la fois entre acteurs mais aussi entre les échelles de l’action. Ces divergences entre acteurs de l’espace font directement référence à ce qui sous-tend l’action : autrement dit la volonté politique qui, en arrière-plan, appuie les projets. Le cas de la ville de Palmyre en est un exemple intéressant, où l’on est confronté à deux conceptions antagonistes de valorisation d’un site culturel. D’une part l’Etat syrien veut faire de Palmyre le « Las Vegas du Moyen-Orient » en privilégiant des infrastructures touristiques telles que des hôtels de luxe et des centres commerciaux pour promouvoir un tourisme arabe (des pays du Golfe) dispendieux mais bien loin des préoccupations environnementales ; d’autre part, le projet de l’Unesco se veut plus proche d’un développement « à la jordanienne » (comme sur le site de Pétra, accessible uniquement à pied) prenant comme modèle un développement durable, respectueux de la population et de l’économie locale. Sur un même site, il peut donc exister une imbrication des échelles, locales, nationales ou supra-nationales, qui peuvent soit se compléter soit, dans la plupart des cas, rentrer en conflit. Ceci d’autant plus qu’il s’agit de stratégies et de logiques différentes si on considère cette fois la dimension temporelle : là où certains se projettent dans un avenir à long terme et dans le « durable », d’autres voient seulement le profit à court terme. Cette situation est particulièrement flagrante au Proche-Orient, où la vision de la valorisation du patrimoine à long terme semble biaisée du fait de l’instabilité chronique liée au contexte géopolitique, en particulier au Liban. Ceci confère aux acteurs locaux et nationaux un tel manque de confiance dans l’avenir qu’ils ont tendance à privilégier une valorisation rapide, qui réponde avant tout à une logique de rentabilité à court terme, et sans prendre les mesures qui permettraient une gestion patrimoniale dans la durée.

Mais il faut revenir sur l’échelon local. Dans le contexte de la mondialisation de l’économie, de nombreux ouvrages prennent le contre-pied de ceux qui affirment « la fin des territoires », et font la part belle à un « retour au local ». Celui-ci parviendrait à faire ressortir ce qui caractérise les populations, les identités et les cultures locales, les différences de ces divers groupes à l’égard du monde. La valorisation du patrimoine culturel serait un moyen de faire connaître ces spécificités, et donc un enjeu important de la reconnaissance des revendications identitaires qui peuvent émerger. C’est le cas si on considère les cultures communautaires au Liban, qui « marquent le territoire » ; c’est sûrement moins le cas dans un pays comme la Syrie, où l’Etat prend à son compte une politique patrimoniale et tente de gérer l’ensemble du secteur dans un soucis d’assise territoriale. Ne peut-on pas dire alors que le patrimoine culturel, qui fait référence à des communautés diverses au Liban, génère du territoire communautaire ? Pourrait-il y avoir une construction du territoire autour du patrimoine ?
Un exemple pluri-communautaire de patrimoine inspirateur d’une refondation territoriale est celui de Solidere, ou la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. Bien que cette entreprise d’urbanisme ait pu ressembler à une opération matérielle de table rase du passé, néanmoins, par différents aspects, et à diverses échelles (à l’échelle d’un immeuble, d’un îlot urbain, ou pour la trame des rues et des places, ou les monuments publics), certaines opérations de reconstruction ont voulu s’inspirer du patrimoine beyrouthin traditionnel, urbain, social, culturel, cultuel. Il y a là le témoignage d’une réutilisation du patrimoine pour recréer un territoire neuf dans le moule de l’ancien.
A l’inverse, un territoire communautarisé pourrait-il produire des formes culturelles qui entreraient ensuite dans le patrimoine communautaire ? La question de l’échelon d’action adéquat dans la « patrimonialisation » au Liban se pose avec acuité. Car l’échelle nationale telle qu’on la perçoit aujourd’hui - en particulier à travers les blocages politiques et la difficulté de trouver des terrains d’entente voire de consensus - semble avoir de grandes chances de s’avérer moins efficace que l’échelle locale, si elle venait à acquérir plus de poids.

Une réflexion sur les enjeux économiques du patrimoine au Proche-Orient permet de rendre compte de la complexité de la notion de patrimoine, tout comme l’est celle de la culture, dans le contexte de la mondialisation. Elle renvoie, selon les individus, les groupes ou les acteurs, à différents types de patrimoines. Qu’elle qu’en soit sa définition précise, elle renvoie pourtant toujours à l’aspect économique du coût et du bénéfice qu’il génère. A défaut toutefois de monnaie sonnante et trébuchante, la valorisation du patrimoine peut aussi avoir des coûts humains, puisque toute action dans ce domaine renvoie à des compromis entre les conceptions divergentes des acteurs. Un exemple de coût extrême serait celui de l’acculturation.
On ne doit pas oublier que si d’une part, la réflexion sur le patrimoine demande une certaine prise de recul ; d’autre part, c’est dans le quotidien, dans la valeur que nous attribuons aux choses et aux événements, dans les logiques qui mènent nos actions, sous-tendues par des prises de positions qui relèvent de principes moraux, que nous créons du patrimoine. Car le patrimoine demeure un besoin social, culturel et économique.
Enfin, patrimoine et territoire sont fortement liés par l’intermédiaire des logiques d’appropriation et d’appartenance de l’espace. Celles-ci sont particulièrement marquées au Proche-Orient, dans des pays ou le facteur communautaire joue un rôle souvent majeur dans toutes les relations, et entre autres, économiques.


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