| La question urbaine au Proche-Orient
Groupe de travail |
Published by fabrice on October 27th, 2007
La région proche-orientale est marquée depuis l’après-guerre par une profonde transformation des espaces métropolitains. Même si l’intensité du processus d’urbanisation diffère selon les cas, les problématiques liées à son étalement dans l’espace sont communes. Un paysage urbain sans cesse plus hétérogène voit le jour, caractérisé depuis les années 1970 par le développement des quartiers informels. Le « déferlement périphérique » pose de nombreuses difficultés en terme d’aménagement du territoire et de gestion des services publics. C’est à ces nouveaux défis que tentent aujourd’hui de répondre les autorités.
1. Les mécanismes de l’étalement urbain
Des processus démographiques historiques
La croissance démographique que connaissent les agglomérations du Proche-Orient depuis une soixantaine d’année est la raison principale qui permet d’expliquer le processus de l’étalement urbain. Damas apparaît comme la capitale méditerranéenne ayant enregistré la plus forte croissance sur le long terme entre 1950 et 2000, sa population ayant bondi de 700 000 habitants à environ 3,8 millions d’habitants pendant cette période.
Cette explosion démographique s’explique par diverses raisons, au premier rang desquelles figure la croissance naturelle de la population, qui jusqu’à aujourd’hui demeure importante. Si la transition du taux de mortalité est achevée, la natalité reste élevée malgré un tassement progressif.
D’autres raisons plus spécifiques aux capitales libanaise et syrienne justifient ce phénomène démographique. Les deux agglomérations ont connu un fort exode rural dans les années 1960, la capitale étant perçue comme un lieu-phare, le creuset des opportunités sociales. Le contexte politique a joué un rôle important dans cet exode. La Révolution Baathiste de 1963 a bouleversé les structures du pouvoir en Syrie, les grandes familles traditionnelles cédant définitivement leur place à une élite issue des campagnes. Une nouvelle population a alors pris la route de la capitale pour y assurer des fonctions civiles ou militaires. On a même parlé de “ruralisation” de la capitale.
Il convient d’opposer cet exode rural, relativement progressif, notamment dans le cas beyrouthin, à un autre facteur de gonflement des populations urbaines beaucoup plus soudain : l’afflux de réfugiés victimes des conflits. Là encore, le contexte géopolitique proche-oriental a favorisé le boom urbain. Le dernier exemple en date est celui des réfugiés irakiens qui ne cesse d’affluer vers Damas depuis le début de l’invasion américaine en 2003.
Des facteurs économiques et sociaux
Ces facteurs historiques ont contribué à renforcer progressivement la tension sur le foncier, mais ils ne suffisent pas totalement à expliquer l’étalement urbain que connaissent aujourd’hui les grandes agglomérations du Machrek.
Si Beyrouth et Damas, en tant que capitales, ont autrefois bénéficié de l’attraction spécifique que confère ce statut sur les ruraux, il convient de noter que d’une manière générale, le centre-ville n’attire plus les populations autant que par le passé. La croissance des agglomérations n’en est pas affectée pour autant, loin de là, car la concentration des populations dans les périphéries a largement contrebalancé cette stagnation. La dégradation des conditions de vie ou le manque de logements disponibles à des prix abordables dans les centres-villes ont même favorisé ce phénomène d’étalement de la ville.
D’autre part, l’investissement immobilier étant perçu comme un investissement sûr, la spéculation immobilière est très importante et induit un nombre important de logements vacants. Dans le même temps, les mutations sociologiques ont conduit à une forte hausse du nombre de logements : en termes tous relatifs, le passage de la famille communautaire à la famille nucléaire, ainsi que la hausse de l’espérance de vie impliquent nécessairement un nombre croissant de besoins d’habitations.
C’est finalement la cherté des loyers en centre-ville qui pousse les citadins vers la périphérie. Cette hausse des prix des loyers peut s’expliquer en partie par l’arrivée en masse des réfugiés victimes des conflits qui rythment la région.
Enfin, la multiplication de nouvelles implantations commerciales en centre-ville contribue à renforcer le phénomène de dédensification des hyper-centres, comme c’est le cas notamment à Beyrouth, ceci au profit des quartiers périphériques.
2. La gestion de l’étalement urbain
L’étalement urbain, s’il est global, ne répond pas toujours aux mêmes logiques. Il est ainsi nécessaire d’opérer une distinction entre différents types dans le mode d’extension de la ville, car tous n’impliquent pas les mêmes problématiques, ni même ne soulèvent les mêmes défis.
En réalité, plus que l’étalement urbain, c’est le manque de planification qui pose aujourd’hui des problèmes stratégiques
Nouveaux centres, nouveaux modes de vie
Etalement urbain et quartiers informels ne sous-entendent pas automatiquement pauvreté et marginalisation. Certains quartiers attirent en effet des populations aisées et soucieuses de quitter un centre-ville qui ne correspond plus à leurs attentes en terme de conditions et de modes de vie. Dans l’agglomération damascène, c’est le cas de Kafr Soussé, où d’énormes tours ont poussé soudainement, et qu’on surnomme aujourd’hui « le nouveau Malki » en référence au quartier éponyme, historiquement l’un des plus riches de la capitale. Les modes de consommation et les habitudes économiques sont bouleversés. Cette évolution est également symptomatique de l’agglomération beyrouthine, où les nouveaux mall créent de nouveaux types d’attractions et par là même de nouvelles centralités. La particularité de ce type d’étalement urbain est donc la fonctionnalisation croissante des divers quartiers. Ainsi, même s’ils sont toujours pleinement intégrés à l’agglomération, ils n’en deviennent pas moins de véritables centres émergents, qui prennent peu à peu leur autonomie par rapport au centre historique. Dans ce contexte, l’initiative privée a totalement bouleversé le réseau urbain, sans que, apparemment, cela ne pose de problèmes d’aménagement aux les autorités en place.
Des défis pourtant bien visibles
Pourtant, ce développement des quartiers informels au Proche-Orient se trouve au cœur des défis urbains actuels. Là encore, l’initiative est à mettre au crédit du secteur privé, car ces quartiers périphériques se sont souvent développés sans accord ni même concertation avec les autorités centrales. Loin, certes, de s’apparenter à une “urbanisation de la misère”, le développement de ces quartiers pose malgré tout un autre problème prépondérant, celui de l’accessibilité aux services publics. Responsable d’une extension spatiale considérable, il induit un surcoût d’urbanisation que les collectivités n’arrivent pas à combler. Ainsi cette lacune dans l’accès aux services publics traditionnels (eau, électricité, transport public) mène-t-elle à une ségrégation socio-spatiale qui ne cesse de s’accroître au sein de l’espace urbain. Ces quartiers non réglementaires sont généralement tolérés par les autorités, mais nombreux sont les aspects liés à leur gestion qui demeurent à la charge de la population. C’est ainsi que le quotidien se mue souvent en recherche de micro-stratégies censées combler les lacunes des pouvoirs publics (raccords illégaux sur les réseaux d’eau et d’électricité, créations de nouvelles lignes de transports collectifs, etc.) qu’il s’agit de se procurer pour résister à la précarisation toujours plus forte des espaces de vie.
Quartiers planifiés et quartiers informels, parfois loin d’être des quartiers déshérités, se combinent pour créer cet étalement urbain, phénomène considérable et particulièrement complexe dans les agglomérations proche-orientales. Ces formes hétérogènes d’extension spatiale existent dans toutes les agglomérations de la région, certes en diverses proportions. Ce mélange met en lumière une segmentation socio-spatiale qui devient souvent une source de frustration pour des populations en voie de paupérisation.
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