| Le développement de la zone commerciale d’Al Buss : un désenclavement du camp de réfugié
Kamel Dorai |
Published by fabrice on October 29th, 2007
“De par leur hétérogénéité même, les camps peuvent être la genèse de villes imprévues, de nouveaux contextes de socialisation, de relations et d’identification”
(Michel Agier, Aux bords du monde, les réfugiés, Flammarion, 2002)
La société palestinienne, dispersée depuis 1948, s’est concentrée au Moyen-Orient dans des camps de réfugiés qui sont devenus le symbole même de cette diaspora. L’étude de ces camps de réfugiés permet de les comprendre comme des “espaces de l’entre-soi”, où se perpétue, dans une dialectique constante avec les sociétés d’accueil, la culture palestinienne. La dynamique territoriale des diasporas, ainsi que leur perception particulière de l’espace, en font des organisations socio-spatiales singulières, unies autour d’un territoire mythique et dispersées sur différents espaces nationaux. Cinquante années d’exil ont forgé des communautés palestiniennes chacune singulière dans son rapport avec sa société d’accueil. Les camps palestiniens représentent trois aspects de la dynamique socio-spatiale palestinienne : la permanence territoriale - c’est un lieu de stabilité, de continuité -, un lieu de “l’entre-soi”, et un espace de contact avec la société d’accueil. Les camps de réfugiés ont une efficacité réelle dans l’organisation et le développement des réseaux sociaux palestiniens dans l’exil. Ils sont aussi des espaces de conflits avec les sociétés d’accueil, qui, en s’attaquant aux camps de réfugiés, tentent de déstabiliser la société palestinienne dans son ensemble. Loins d’être des espaces musées, les camps sont devenus le lieu du changement social et de la construction d’une société palestinienne dans l’exil, forte de sa cohésion, mais aussi riche de ses expériences multiples dans ses différents lieux d’implantation, comme le montre le camp d’Al Buss qui, avec le développement de sa zone commerciale, s’ouvre sur la ville de Tyr.
1. L’urbanisation progressive des camps et les groupements autour de la ville de Tyr

Carte 1: La région de Tyr dans la distribution actuelle des Palestiniens au Liban
Les camps et les groupements palestiniens de la région de Tyr sont implantés autour de la ville dans la plaine littorale, d’une largeur de trois à cinq kilomètres, et dominée à l’est par un talus. C’est une région essentiellement rurale. La plaine littorale est plantée sur la majeure partie de sa surface de vergers, qui donnent des oranges, des citrons et des bananes. On trouve cependant au sud-est de l’agglomération de Tyr, ainsi qu’autour du village de Ras el Aïn, des zones de cultures hétérogènes, et en partie irriguées. Il s’agit essentiellement de cultures maraîchères destinées au marché local. Dans la vallée de la rivière Litani, des terres sont irriguées, et produisent surtout des produits maraîchers pour la consommation locale. Les surfaces mises en valeur sont peu étendues.Dans les années quarante, avant l’arrivée des réfugiés palestiniens, la ville de Tyr est confinée au nord-ouest de la presqu’île. Elle est composée de la vieille ville et d’une extension plus récente qui l’entoure. Elle se développe essentiellement autour de son port. Les camps d’Al Buss et de Rashidiyyeh se trouvent dans la campagne. Les Arméniens qui y habitent quittent petit à petit ces espaces pour se diriger vers Beyrouth. La ville de Tyr est entourée d’espaces agricoles parsemés de petits villages. Puis, dans les années cinquante et soixante, la ville de Tyr s’étend vers l’est jusqu’à occuper l’ensemble de la presqu’île, à l’exception de sa partie sud-ouest occupée par une vaste zone archéologique. Le camp palestinien d’Al Buss, qui se développe par le regroupement de réfugiés palestiniens et par l’accroissement naturel de la population, se trouve situé à l’entrée de l’agglomération de Tyr.

Carte 2 : le camp d’Al Buss : du rural à l’urbain
Durant cette période, on assiste au mitage de l’espace compris entre la ville et le camp. Aujourd’hui, le camp d’Al Buss se trouve enserré dans l’espace urbain de Tyr, puisque des zones d’habitations libanaises se sont développées au nord du camp, le long de l’axe routier qui mène à Saïda.

Carte 3 : camp et groupements palestiniens à Tyr
L’ensemble des espaces bâtis jusque dans les années soixante est toujours présent autour de la ville de Tyr. Le camp d’Al Buss et le groupement de Nahr al Samir sont de plus en plus intégrés au tissu urbain de la ville de Tyr. Une promenade a été construite en l’an 2000 le long du rivage nord qui borde Tyr, et relie ainsi la partie ancienne de la ville au rond point d’Al Buss. Le camp se trouve donc intégré de facto dans l’aménagement du littoral. Le camp de Borj Shémali, ainsi que le groupement de Maachouq, isolés à leur création, se trouvent aujourd’hui enserrés par une urbanisation en ruban qui se développe le long de l’axe routier qui part de la ville de Tyr et se dirige vers l’intérieur des terres. Ces quatre espaces, à l’origine ruraux, se trouvent donc inévitablement intégrés, à des degrés divers, à l’entité urbaine de Tyr. Le camp de Rashidiyyeh, situé quant à lui au sud de l’agglomération, n’a pas été rattrapé par les constructions et conserve pleinement son caractère rural. Les groupements ruraux qui se situent le long de l’axe routier qui relie Tyr à Saïda le sont restés également et demeurent environnés de vergers.

Carte 4 : carrefour et enclaves

Carte 5 : développement spatial du camp d’Al Buss
Le camp d’Al Buss et le groupement de Nahr al Samir sont aujourd’hui intégrés à l’entité urbaine de Tyr. Ils ne sont plus séparés de la ville : le rond point d’Al Buss sur lequel ils se trouvent constitue aujourd’hui l’entrée nord de la ville par laquelle arrive la route qui vient de Saïda. L’habitat a donc tendance à s’améliorer, voire à se développer, notamment par la construction de nouveaux étages. Deux facteurs permettent d’expliquer ce dynamisme relatif : (1) le camp et le groupement, même s’ils constituent des espaces fermés et délimités spatialement s’intègrent, dans une certaine mesure, au tissu urbain de Tyr. Il est par exemple de plus en plus difficile de repérer la limite sud-ouest du camp : on assiste à un mitage de l’espace compris entre ce dernier et la ville de Tyr, par la présence d’habitations individuelles, souvent construites par des chiites libanais exilés de la zone sud pendant l’occupation israélienne. Les nombreux commerces qui se sont implantés le long des axes routiers au nord du camp comme à l’est, qui appartenaient autant à des Palestiniens qu’à des Libanais, intègrent désormais la frange extérieure du camp dans le paysage urbain. (2) Le dynamisme économique, en particulier commercial, de ces espaces, par les revenus qu’il procure, permet aux Palestiniens d’améliorer leur habitat, qui ressemble de plus en plus à celui des quartiers pauvres ou des classes moyennes libanaises peu favorisées. Les quartiers d’habitat informel ont donc tendance à évoluer dans le sens d’une intégration à l’activité économique et au paysage urbain de la ville de Tyr. La situation géographique du camp d’Al Buss comme du groupement de Nahr al Samir, tous deux situés à l’entrée de la ville et donc à un carrefour de communication, favorise cette évolution.
Les deux autres camps de réfugiés, Rashidiyyeh et Borj Shémali, ainsi que le reste des groupements informels, sont des zones en repli. La plupart de ces espaces ont connu des destructions pendant la Guerre des camps, toujours visibles aujourd’hui. Dans la nouvelle partie du camp de Rashidiyyeh on voit jusqu’à aujourd’hui des façades de maisons criblées de balles, ainsi que des murs détruits par des tirs de roquettes. Certaines habitations, trop détruites, et dont les habitants ont décidé de partir définitivement vivre ailleurs au Liban mais surtout à l’étranger, demeurent inhabitées et tombent en ruines. Le groupement de Jall al Bahr a été détruit en partie à cette même époque. Une vingtaine d’habitations ont été entièrement détruites au nord du groupement, entraînant dans son sillage le départ de plusieurs dizaines de réfugiés vers Saïda, et bon nombre d’entre eux ont ensuite émigré vers le Danemark. D’autres habitations portent encore les marques de la guerre, parce que leurs habitants ne possèdent pas l’argent nécessaire à leur réparation ou encore parce que les Autorités libanaises ne permettent que de façon ponctuelle et sélective leur réhabilitation.
De façon plus générale, même si tous les espaces ont subi des destructions pendant la Guerre des camps, il n’en reste plus aujourd’hui que quelques traces matérielles ponctuelles. Les deux camps de réfugiés cités connaissent un très faible dynamisme et ce en raison de deux facteurs principaux : (1) l’espace alloué aux camps est délimité géographiquement, et les Autorités libanaises veillent scrupuleusement à ce que les camps ne s’étendent pas. Le camp de Borj Shémali ne dispose pas de cimetière, les défunts sont donc enterrés à Maachouq. Les responsables du camp ont cependant émis le projet de bâtir un cimetière au nord du camp, sur des terres qui, selon eux, leur reviennent de droit. Les Libanais, estiment pour leur part que cet espace ne fait pas partie du camp et refusent donc l’installation du cimetière à cet endroit. Cette bataille juridique qui dure depuis plusieurs années n’est toujours pas résolue aujourd’hui. (2) Rashidiyyeh et Borj Shémali, relativement isolés spatialement, ne se trouvent pas dans des zones qui soient économiquement dynamiques et qui leur permettraient de se développer.
Pour les groupements de la région de Tyr, la situation est assez similaire à celle des camps. Leur développement est entravé, phénomène qui peut être expliqué par trois principaux motifs. Etablis de façon informelle et le plus souvent sans titre de propriété, voire sans l’accord des propriétaires lorsqu’il y en a, leur espace de développement est forcément réduit aux terres qu’ils occupent déjà. D’autre part, l’ensemble des groupements qui se situent au nord de Chabriha sont isolés au milieu de zones de vergers. Leur dynamisme économique est faible, car la majeure partie des habitants sont des ouvriers agricoles journaliers, et le commerce ou l’artisanat y sont presque totalement absents. Enfin, leur implantation sur des pentes rocheuses rend de toutes les façons leur extension spatiale difficile.
2. Le camp d’Al Buss, un espace sous contrôle

Carte 6 : le camp d’Al Buss en 2002 : un espace sous contrôle
Le contrôle à l’entrée des camps joue un rôle non négligeable dans la dégradation de l’état des logements palestiniens. Ces mesures sont le plus souvent appliquées de façon très stricte. Le camp ne dispose que d’une seule entrée contrôlée par l’armée libanaise. Les voitures peuvent être fouillées à chaque entrée. Tout matériel de construction est interdit d’entrée. Cela concerne les parpaings, le bois pour les charpentes, la tôle pour les toits, les vitres, le fer pour les portes et les cadres de fenêtres, ainsi que la peinture, les équipements électriques et les réservoirs d’eau. Ces restrictions ont très longtemps empêché tout entretien ou rénovation des habitations. L’autre conséquence qui en découle est la très grande difficulté pour les jeunes couples de s’installer dans le camp, puisqu’ils se trouvent dans l’incapacité de bâtir une nouvelle habitation. Pour introduire du matériel de construction il faut obtenir une autorisation préalable des Autorités libanaises. Les réfugiés vivant dans les camps doivent se rendre au tribunal de Tyr pour obtenir ce droit, mais pendant très longtemps de telles autorisations n’ont été délivrées que très rarement. Le contrôle des camps se matérialise dans l’espace par la présence physique de l’armée à l’entrée et la fermeture de l’ensemble des axes de communications qui relient le camp à son environnement spatial immédiat, ne laissant accessible qu’une seule entrée carrossable.
Ces restrictions sont parfois levées et de nouvelles constructions apparaissent. Depuis le printemps 2005, Al Buss connaît une importante densification du bâti et une rénovation des infrastructures, de nombreuses familles profitant de la levée des restrictions pour élever leur habitation d’un étage, d’autres pour construire une nouvelle pièce. Mais cette situation est précaire : à tout moment les restrictions peuvent être de nouveau imposées sur décision des autorités libanaises.
3. Le développement d’une zone commerciale, vers le désenclavement du camp d’Al Buss ?

3.1. Une économie résiduelle dans le camp d’Al Buss
La présence de nombreux Palestiniens, ainsi que de nombreuses institutions et organisations palestiniennes a généré un important développement d’activités productives et commerciales dans les camps de réfugiés. L’invasion israélienne de 1982 puis la Guerre des camps au milieu de la même décennie a entraîné une profonde réorganisation des activités économiques palestiniennes au Sud Liban. On assiste à la disparition de très nombreuses activités productives, liée à la fois aux restrictions concernant l’entrée de matériaux dans les camps de réfugiés, ainsi qu’au marasme économique. Dans le même temps, de nombreux Palestiniens - dont une importante part de personnes qualifiées - émigrent vers l’Europe du nord et le continent américain. Il existe toutefois certaines activités artisanales résiduelles dans le camp d’Al Buss, liées principalement au secteur de la construction, tels de petits ateliers d’électriciens, de carreleurs ou de menuisiers. On trouve aussi toute une série de petits métiers, comme les réparateurs en tout genre. Par ailleurs, l’essentiel de l’activité repose aujourd’hui sur des petits commerces, de type épicerie, destinés à la clientèle du camp. Il s’agit dans la plupart des cas d’une activité de survie qui permet de dégager de très faibles revenus.
Cependant l’essentiel de ce type d’activité a été transféré en dehors des camps, et ce pour deux raisons principales : en premier lieu, sortir du camp permet d’échapper aux restrictions imposées à l’espace du camp ; et deuxièmement, cela permet d’élargir sa clientèle à la population libanaise qui ne fréquente pas l’intérieur des camps. De nombreuses activités ont donc migré vers la lisière des camps.
3.2. Le brouillage de la frontière camp / ville
Deux types de pratiques contribuent à redéfinir la frontière entre le camp et la ville. La première relève du développement de cet espace commercial à la lisière du camp, la seconde concerne les pratiques développées par les habitants du camp.
Au début des années 1990, toute une série de commerces se développent sur les franges nord - en direction du centre ville de Tyr - et est du camp d’Al Buss – en direction des villages du Sud Liban. Ces commerces sont tenus autant par des Palestiniens habitants du camp que par des Libanais qui ont réinvestis cet espace frontière suite à la Guerre des camps et au départ de certaines familles palestiniennes. Une enquête auprès des commerçants a permis de constater que l’essentiel, si ce n’est dans certains cas la quasi-totalité, des clients n’est pas issu des camps et n’est pas d’origine palestinienne. Une rapide recension des commerces montre que l’on y trouve pêle-mêle des grossistes, des épiceries qui font du semi-gros et du détail, des magasins d’accessoires automobiles, des matériaux de construction et de la quincaillerie, de la restauration rapide, etc.
Le développement de cet espace tient à deux raisons principales. Tout d’abord, le camp se situe à l’entrée du centre-ville sur le rond point d’Al Buss où convergent les voitures et les transports collectifs venus du sud ou de Beyrouth. Une importante clientèle est donc drainée par les bus et taxis collectifs et les commerçants indiquent que de nombreuses familles venues du sud ou des premiers contreforts montagneux à l’est de Tyr viennent faire leurs courses ici, en raison des tarifs intéressants et d’un large choix de marchandises. Les grossistes bénéficient aussi grandement de la situation géographique de cette zone commerciale. L’accessibilité y est aisée contrairement au reste de la ville de Tyr qui se situe sur la presqu’île, ce qui rend l’accès au centre ancien difficile, suivant des réseaux souvent encombrés. D’autre part, la location des fonds de commerce lorsque ceux-ci sont situés dans le camp est peu coûteuse, ce qui permet de concurrencer les magasins situés en ville.Les camps, s’ils sont des lieux sous contrôle, sont aussi des espaces aux frontières perméables qui vivent aux rythmes des échanges avec leur environnement proche. En témoignent par exemple les passages réguliers de vendeurs ambulants, le plus souvent Syriens mais aussi Palestiniens, qui proposent à manger, des fruits et légumes ou des produits bon marché.
Les espaces de loisirs qui se sont développés à Tyr, avec l’aménagement de la corniche le long du littoral, sont également fréquentés par les Palestiniens des camps, qui investissent ces lieux et en font des espaces de rencontre. Des commerçants palestiniens se sont d’ailleurs installés sur la corniche. Ils proposent les mêmes services que leurs homologues libanais, et tentent d’attirer à eux la clientèle palestinienne.
Conclusion
Tant les commerçants, par le développement de boutiques à la frontière du camp, que les pratiques des habitants palestiniens, qui du fait de leur mobilité quotidienne traversent à de nombreuses reprises les limites du camp, participent à une relecture de la place du camp dans la ville. Du fait même de leur taille, ces camps, qui concentrent plusieurs milliers de personnes au sein d’entités relativement restreintes, peuvent être caractérisés comme des espaces urbains. Les connexions qu’ils tendent à développer avec leur environnement contribuent à renforcer leur intégration à la ville de Tyr, même si aujourd’hui ils demeurent des espaces de ségrégation et de marginalisation - si on considère le caractère particulier du régime auquel est soumise cette population réfugiée au Liban. Pour reprendre Michel Agier (Michel Agier, Aux bords du monde, les réfugiés, Flammarion, 2002, p. 124) qui note que “[l]a ville est dans le camp, mais elle n’y est jamais que sous la forme d’ébauches perpétuellement avortées”, le camp d’Al Buss, comme les pratiques de ses habitants, tendent à désenclaver le camp. Mais ce dernier, du fait du non règlement de la question palestinienne, reste un espace singulier, en suspens, et tributaire d’un contexte régional tourmenté et réversible.
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