| Urbanisation et système confessionnel au Mont Liban
Rola Chidiac, ingénieur - urbaniste |
Published by fabrice on January 12th, 2008
Les cartes et le PDF de cet article sont trop volumineux pour être mis en ligne. Pour les obtenir contactez l’auteur : rolachidiac@yahoo.fr ou le télécharger à cette adresse : http://docs.google.com/Doc?id=dfwvg2d9_2dtp63xdb
Dans les études en sciences sociales au Liban, il est difficile d’évacuer le communautaire car il est un des fondements de la société libanaise. Il est surtout institutionnalisé dans le système politique. Le président de la République doit être maronite, le chef du gouvernement doit être sunnite et le chef du Parlement chiite. Les communautés sont représentées au Parlement par un nombre fixe de députés. Les fonctionnaires de première catégorie sont recrutés selon des quotas communautaires et de manière informelle, et l’ensemble des fonctionnaires est soumis à cette logique. La distribution des subsides accordés par l’Etat se fait également en prenant en compte les dix-huit communautés religieuses qui jouissent de la personnalité morale, ce qui ne manque pas d’influencer l’aménagement de l’espace.Dans le cadre de nos recherches actuelles (1), nous nous sommes interrogée sur la relation entre le système confessionnel et l’urbanisation du Mont-Liban dans le contexte de l’après-guerre civile (1975-1990). Le Mont-Liban est la région périphérique de Beyrouth sur laquelle s’étend largement l’agglomération de la capitale du Liban et c’est une zone qui a connu de profonds bouleversements démographiques du fait de la guerre. Les chrétiens ont quitté la zone « Ouest » dite musulmane pour l’« Est » dit chrétien, à Beyrouth et également dans la périphérie comme dans la banlieue Sud, le Chouf, Aley et Baabda. A contrario, les musulmans résidant dans la partie « Est » – Achrafieh, Sin El Fil… – et l’ensemble du « réduit chrétien » (de Beyrouth Est à Jbeil) se sont installés dans la partie « Ouest ». Certes, la guerre civile libanaise ne se réduit pas à une opposition entre chrétiens et musulmans. Il n’existe pas une « communauté chrétienne » unie ni une communauté « musulmane » tout aussi unie et institutionnalisée, même sous la forme d’une fédération. Néanmoins, cette distinction a du sens au niveau politique puisque le système libanais a été construit dans le but de garantir la présence chrétienne dans un Moyen-Orient musulman ; le pacte national de 1943 fait référence à un « Liban arabe et d’inspiration chrétienne » (Corm G., 2005) et la répartition des députés selon les accords de Taëf en 1989 a établi la parité entre chrétiens et musulmans.
Bien qu’il n’y ait pas de religion d’Etat au Liban et que la religion ne soit source de droit que dans certains cas relatifs au statut personnel (comme le mariage, le divorce, la garde d’enfant ou la succession, qui sont traités par les tribunaux religieux de chaque communauté), l’appartenance communautaire reste l’un des principaux critères d’identification des citoyens par l’Etat. Chaque Libanais est affilié officiellement à une religion dès la déclaration de sa naissance (2). Il est automatiquement classé par l’administration dans le même registre que son père, sans avoir subi les démarches ou les cérémonies imposées par les autorités religieuses de cette communauté pour y adhérer. Il « hérite » en même temps de son « lieu de résidence », où il deviendra électeur à l’âge de 21 ans (3) sans obligation de résidence effective.Ce système a été souvent présenté comme une solution permettant aux différentes communautés de vivre ensemble en sauvegardant les droits des uns et des autres, en particulier ceux des minorités. Il a été maintenu jusqu’à présent (4) malgré les contradictions et difficultés qu’induit cette incursion du « religieux » dans le fonctionnement des institutions. Les conséquences les plus graves qui sont souvent mises en évidence sont le détournement de la représentativité, la corruption de la démocratie au profit des réseaux communautaires, la prédominance du respect des quotas confessionnels sur le critère de compétence dans la distribution des postes de la fonction publique et l’incohérence dans l’exécution des lois rattachées au statut personnel (5).Réciproquement, le système confessionnel peut être considéré comme favorisant l’instrumentalisation de l’appartenance religieuse à des fins politiques. Combinée à l’appartenance géographique, celle-ci peut devenir stratégique. Bien que les principes d’égalité des citoyens et de développement équilibré soient inscrits dans la Constitution, les logiques de khadamat (« services » que rendent les députés ou notables à leurs clientèles) (6) et de moukhassassa (part réservée à chaque communauté et à chaque notable dans les nominations des postes de la fonction publique ou dans la distribution des équipements) (7) restent prégnantes. L’institutionnalisation du système confessionnel et le fait qu’il soit à la base de la représentation politique enferme-t-il les Libanais dans une entité géographique communautaire qui se répercute notamment sur le processus d’urbanisation ?
La population électorale libanaise : une mosaïque communautaire
Des territoires communautaires qui n’échappent pas à la mixité
Une première lecture de la carte de la répartition de la population électorale en 2000 montre que les druzes et les maronites dominent dans la partie centrale (8) vestige d’un « petit » Liban (réduit au Mont-Liban) dont ces deux communautés se sont longtemps enorgueillies d’être les piliers (9). Les premiers sont aussi présents à Rachaya-Hasbaya. Par ailleurs, Baalbeck, Hermel, Nabatiyeh et le Sud apparaissent plutôt chiites ; Beyrouth Ouest, Saïda, Tripoli, Minié et le Aakkar sunnites ; le Koura grec orthodoxe ; Medawar, Bourj Hammoud et Aanjar arméniens orthodoxes.Cependant, cette lecture se révèle rapidement réductrice devant l’enchevêtrement des communautés à l’intérieur de chaque « territoire ». Les cazas de Hasbaya et de Marjeyoun dans le sud-ouest du pays, qui regroupent la plupart des communautés religieuses présentes au Liban, sont souvent cités en exemple de cette diversité.Avant la guerre de 1975, la mixité se traduisait par la cohabitation de l’une des communautés musulmanes (chiites, druzes et sunnites) avec des chrétiens plutôt qu’entre musulmans de différentes obédiences, les chrétiens formant dans certains cas une zone tampon entre elles (Brunet R., 1995). Ainsi, le noyau druze qui va du Chouf au Haut-Metn (partie du caza de Baabda voisine du Metn), comprend deux zones à majorité maronite autour de Deir el Qamar et de Hammana et une zone orthodoxe autour de Bhamdoun. Des localités chrétiennes, le long de la côte de Naameh à Rmaïlé (à majorité maronite) et de Jezzine à Saïda (maronites et grecs catholiques), le séparent de l’Iqlim el Kharroub (à majorité sunnite) et du Liban-Sud chiite. De même, Zahlé, ville et caza à majorité chrétienne, reste le chef-lieu de la muhâfaza de la Béqaa et le principal point d’articulation entre une partie chiite au nord et une partie sunnite au sud. Ras Baalbeck, à majorité grecque catholique, s’insère entre les sunnites de Aarsale et le Hermel chiite.Parallèlement, une ségrégation peut être relevée entre les différentes communautés chrétiennes. Dans le caza de Jbail, les villages grecs orthodoxes forment un « coin » (10) bien distinct des villages maronites alors que la présence chiite est assez diluée dans la vallée du Nahr Ibrahim où se succèdent les villages mixtes ou de confessions différentes. Dans le Aakkar, les deux pôles chrétiens, grec orthodoxe autour de Rahbé et maronite à Qobayyat, se situent de part et d’autre d’une zone sunnite. Inertie communautaire et décalage des structures territorialesIl est difficile de montrer l’évolution de la répartition entre chrétiens et musulmans au cours du XXe siècle à l’échelle des localités en raison de l’absence de recensement depuis 1932. Par ailleurs, le recensement de 1932 ne donnait pas une image exacte de la répartition de la population puisque le lieu de rattachement dépendait surtout du choix des individus recensés et non de critères objectifs fixés par l’administration centrale. En 1932, la population recensée correspondait largement à la population électorale, ce qui nous permet de comparer les résultats du seul recensement effectué au Liban avec les listes électorales établies à chaque scrutin.La comparaison entre la carte de la répartition des populations recensées en 1932 (recensement de la population effectué sous le mandat français) et la carte de la répartition des électeurs en 2000 (population électorale) (11) montre des cas d’homogénéisations suite aux guerres (principalement celle de 1975) et des modifications suite aux processus plus lents comme l’exode rural ou la conjoncture économique.La mixité a évolué en faveur des musulmans dans le Aakkar et dans la zone allant de la Beqaa jusqu’à Marjeyoun. Ainsi, Halba (caza Aakkar), Rachaya (caza Rachaya) et Machghara (caza Beqaa Ouest) sont passées d’une majorité chrétienne à une majorité musulmane. Khiam (caza Merjayoun), Chebaa (caza Hasbaya) et Baalbek d’une majorité musulmane à une homogénéité musulmane alors que Marjayoun, Zahlé et les localités situées au sud de Baalbeck, témoins des migrations des habitants du Kesrouan dans la Beqaa pour cultiver les céréales, sont devenues mixtes après avoir été chrétiennes homogènes.
Des redistributions se sont faites également sous forme de regroupements sur des bases communautaires plus homogènes comme de part et d’autre de la vallée du Nahr Ibrahim, où des villages du Kesrouan comme Kfar Dibiane et Faraya sont devenus exclusivement chrétiens, alors que la présence chiite s’est renforcée dans des villages du caza de Jbeil comme Lassa ou Afqa.
La comparaison entre les cartes de 1932 et de 2000 montre également des modifications dans la structure de la population électorale de certaines zones. Les localités appartenant à la communauté majoritaire de la muhâfaza ou du caza semblent être avantagées par rapport à celles qui se trouvent en milieu « étranger ».
Dans le sud, Nabatiyeh (à majorité chiite) est passée de 2 388 inscrits en 1932 à 16 040 électeurs en 2000 alors que Jezzine (à majorité maronite) n’a atteint que 8 493 électeurs en 2000, alors qu’elle enregistrait 3 010 inscrits en 1932.
Des cas similaires peuvent être relevés entre Khiam et Merjayoun ou entre Jouaya et Qana. Le facteur communautaire – stagnation des localités chrétiennes en milieu chiite – ne peut à lui seul expliquer la situation. Jezzine et Marjeyoun ont périclité après que les guerres les eurent coupées de leurs principaux partenaires commerciaux : Saïda et le Chouf pour la première et le Nord de la Palestine pour la seconde, alors que Jouaya doit principalement son essor économique aux investissements des émigrés.
Selon la même logique, les localités du Kesrouan semblent avoir été avantagées par rapport aux localités chrétiennes des régions « ouest ».
La somme des inscrits dans les quatre circonscriptions foncières qui constituent la municipalité de Jounieh (Haret Sakhr, Sarba, Ghadir, Sahel Alma) restait inférieure, en 1932, à la taille de Damour. En 2000, le chef-lieu du Kesrouan dépasse l’une des premières villes à avoir connu les déplacements de population (Damour) de plus de 65 %, même si l’« intérêt » de la communauté aurait été de maintenir la population électorale maronite au sud de Beyrouth plutôt que de renforcer le « cœur » du « réduit chrétien » (Barakat L., 1993). Cependant, cet avantage ne s’est pas généralisé sur toutes les localités du Kesrouan. La conjoncture économique a modifié la structure de la population électorale du caza. En 1932, la moyenne montagne du Kesrouan était organisée autour de Ghosta. Le percement de la voie rapide Zouk-Faraya a déplacé les concentrations de populations électorales vers les localités situées entre Achkout et Ajaltoun alors que localités autour de Dlebta et même Ghosta sombraient dans une douce torpeur.
Le Chouf présente un cas différent des exemples précédents et fait ressortir l’importance de la conjoncture politique dans le comportement des électeurs. Réputé comme « territoire » druze, il a été le théâtre de la guerre de la Montagne qui a commencé par un blocus des localités druzes et s’est terminée par le départ des populations chrétiennes. Baaqline, foyer du Pays druze depuis l’Emirat, n’a pas connu la même croissance de la population électorale que Deir el Qamar, pôle maronite (certains diraient enclave maronite) qui a pu se maintenir durant toute la guerre de 1975 malgré les mois de blocus. Alors que Baaqline venait en tête en 1932 avec un avantage de 20 %, Deir el Qamar la dépasse en 2000 de plus de 40 %. L’arrivée à Deir el Qamar de populations chrétiennes réfugiées des pays voisins, la solidarité des habitants (plutôt des inscrits sur les listes électorales) même en dehors de leur ville et une représentativité du Chouf à l’Assemblée nationale favorable aux chrétiens peuvent constituer des explications à ce cas.
Le découpage des circonscriptions électorales peut aussi faire en sorte que les membres d’une communauté religieuse, se sentant minoritaires, se désintéressent du vote, et, par voie de conséquence de leur région : le caza a constitué l’unité de base des élections de 1960, à quelques exceptions près (13). L’accord de Taëf, suite à la guerre de 1975, a préconisé des circonscriptions électorales présentant une plus grande mixité entre les musulmans et les chrétiens. Dans cette logique, les cazas auraient dû être remplacés par les muhâfazat après une redéfinition de celles-ci. Or, depuis 1992, le nombre de députés par circonscription électorale est toujours déterminé par caza et selon la répartition communautaire de la population de celui-ci, alors que les circonscriptions déterminant les électeurs sont des compromis entre les deux échelons du découpage administratif (caza et muhâfaza). Le découpage des circonscriptions électorales en 2000 (utilisé également pour les élections de 2005) est présenté comme ayant été particulièrement défavorable aux chrétiens. Par exemple, il a fait en sorte que 28 des 64 députés chrétiens soient choisis par des électeurs musulmans sans que le vote chrétien ne puisse avoir aucun effet dans les circonscriptions électorales correspondantes (pour plus de détails voir Verdeil E., 2005 et Semaan J., 2005). La loi de 2000 a été d’ailleurs présentée comme ayant exacerbé le sentiment de ihbat (déprime) des populations chrétiennes (Kassir S., 2000). Cette politique de mahadalé (rouleau compresseur) peut faire en sorte que les électeurs ne soient pas tous pareillement concernés par les élections et, en conséquence, attachent moins d’importance au fait de rester inscrits sur les listes électorales de leur localité d’origine.
Le découpage des circonscriptions électorales et administratives libanaises n’est toujours pas définitif. Il semble avoir pour devise : « A nouveaux rapports de forces, nouvelles muhâfaza », et les électeurs ne connaissent souvent leurs représentants qu’à la dernière minute. En 2003, un projet de loi visait la création de deux nouvelles muhâfaza (Aakkar et Baalbeck-Hermel) alors que le projet d’une muhâfaza Kesrouan-Jbeil n’a pas été accepté à l’Assemblée nationale. Le projet de loi, élaboré par une commission spéciale en juin 2006, est basé sur une hybridation des modes de scrutin. Il divise la muhâfaza du Mont-Liban en deux et recommande seulement la création de circonscriptions électorales à Aakkar et à Baalbeck-Hermel. Ces « arrangements » ne semblent pas être la spécificité de l’après-guerre de 1975. Avant celle-ci, à l’époque où les circonscriptions électorales étaient fixes (cazas), des décrets arrachaient des localités à des cazas pour les rattacher à d’autres, parfois à la dernière minute avant les élections. Ainsi, les villages situés entre le caza de Aaley et le Chouf ont été utilisés par le président Chamoun pour favoriser soit les Joumblatt soit les Arslan et ceux de la vallée du Nahr Ibrahim entre le Kesrouan et Jbail ont été les enjeux de la lutte entre les partis des présidents Emile Eddé (Bloc national), lui-même originaire de Jbeil, et Béchara el Khoury (Bloc du Destour ou de la Constitution).
D’autres décisions politiques auraient contribué à entraîner un déséquilibre numérique entre les communautés. Un décret de naturalisation promulgué en 1994 reste très controversé, car il est accusé d’avoir accordé la nationalité libanaise à une ou deux centaines de milliers de personnes dont certaines ne remplissaient pas les conditions requises, notamment au niveau de la durée de leur séjour au Liban (14). Un député du Kesrouan (Neemtallah Abi Nasr) a d’ailleurs fait de la révision de ce décret le cheval de bataille de sa campagne électorale, d’autant plus que la majorité des naturalisés étaient musulmans (85 % selon certaines sources) et que, dans certaines localités (comme Daroun-Harissa ou Ghodrace dans le Kesrouan), les chrétiens s’estiment désormais minoritaires et « étrangers ».
Le double statut des Libanais : référence électorale et résidence réelle
L’analyse précédente montre que les localités libanaises ne se développent pas nécessairement en entités aux frontières infranchissables et que les enjeux communautaires ne suffisent pas à contrebalancer les effets des contextes sécuritaire, politique et économique sur le maintien en place des populations électorales. Cependant, ces dernières ne reflètent pas nécessairement la réalité du terrain qui reste inconnue en l’absence d’un recensement de la population.
Des tentatives ont été faites par les différentes administrations (15) pour estimer le nombre d’habitants au Liban. Dans le cadre du Schéma directeur d’Aménagement du territoire libanais (2002), la population résidente a été calculée en assignant des tailles de ménage et des taux d’occupation aux logements dans les différentes circonscriptions foncières.
Malgré l’importance de sa croissance urbaine, Beyrouth n’a pas connu l’anonymat qui caractérise les villes modernes. L’exode rural et l’immigration ont transféré les cloisonnements internes liés aux structures physiques, sociales ou confessionnelles du pays et de la région (Macé R., 1970), créant ainsi de nouvelles exclusions. L’extension de la ville en périphérie s’est faite sous forme de centres résidentiels et de lotissements où les relations de voisinage et l’importance accordée aux liens traditionnels sont restées importantes (Ghorra-Gobin C., 1983).
Différents facteurs ont contribué au maintien des réseaux de solidarité et à la reconstitution de « villages » ou de « configurations tribales » au sein des villes. Une part importante des ménages ne peut pas obtenir de prêts pour accéder au logement parce que l’emprunteur exerce une profession libérale ou une activité « irrégulière ». La seule issue, dans ce cas, est de recourir à la garantie morale que peuvent représenter l’appartenance à une même région ou les connaissances communes. La précarité du service public en matière de garde d’enfants ou de soins aux personnes âgées ainsi que le communautarisme et le clientélisme qui règnent au Liban dans l’accès à l’emploi ou à certains services comme l’éducation ou la santé, font aussi que les familles élargies préfèrent rester groupées d’une manière ou d’une autre en se dirigeant vers les localités du littoral.
Différents exemples peuvent être avancés pour montrer cette double appartenance des libanais. Ehden et Zgharta dans le Nord sont souvent présentées comme le cas extrême d’une même municipalité qui se déplace selon les saisons. Plus du tiers des habitants de Ain el Remaneh dans la banlieue de Beyrouth sont originaires des cazas de Aaley et du Chouf. A Jounieh, l’implantation des originaires du Nord est visible dans les désignations des rues résidentielles et des « centres » réservés aux activités évoquant les toponymes des villages ou les patronymes de personnalités de cette région (centre Meziara, centre Issam Naaman, rue Naaman, Fondation Issam Farès…).
Des politiques publiques semblent avoir favorisé le développement d’un phénomène de résidences secondaires ou de doubles résidences comme les abattements sur la taxe des propriétés bâties jusqu’à deux logements par propriétaire ou la liberté accordée aux municipalités dans le calcul du montant de la taxe d’habitation. Par ailleurs, les loyers ont été gelés au début des années 1970. Malgré les augmentations qui ont eu lieu depuis la fin de la guerre de 1975, le montant de ces « anciens » loyers reste parfois dérisoire par rapport aux loyers d’après-guerre, ce qui permet à une tranche importante de la population de financer deux logements.
Ces différents facteurs ont été déterminants dans les processus de production foncière et immobilière et dans la diffusion de l’urbanisation dans le Mont-Liban de manière générale.
La projection des logiques communautaires dans l’espace
Un étalement urbain inscrit dans des « frontières » communautaires
Les zones urbanisées en 1998 portent l’empreinte de la guerre, principalement au niveau du caza de Baabda qui a constitué la zone charnière durant la guerre de 1975 entre les parties musulmanes et chrétiennes et dont le développement a été relativement faible par rapport aux autres zones. En outre, la diffusion de l’urbanisation ne s’est pas faite de la même manière de part et d’autre de la ligne de démarcation. Dans la zone chrétienne allant de Baabda à Jbeil, elle s’est traduite par le renforcement de l’axe littoral et des axes perpendiculaires menant aux noyaux villageois de la moyenne montagne (Zouk Mosbeh-Achkout, Antélias-Bickfaya, Mansourieh-Baabdat). Au sud de l’agglomération de Beyrouth, la diffusion de l’urbanisation s’est faite plutôt en tache d’huile autour des pôles confessionnels : Aaley et Baaline (druzes), Barja Chhim (sunnite) et la banlieue sud (chiite).
La synthèse des trois indicateurs habitants, logements et électeurs (16) (carte configuration urbaine du Mont-Liban en 1996) montre d’une part l’importance résidentielle au nord de Beyrouth des noyaux électoraux comme Ajeltoun, Bickfaya, Qornet Chehwan et Baabdat et, d’autre part, l’arrivée de nouveaux habitants dans la zone tampon qui les séparait des villes côtières. Ces nouvelles zones résidentielles ont conservé un faible poids électoral car la plupart de leurs habitants ont conservé leur résidence électorale antérieure. Le caza de Jbeil ne semble pas avoir suivi le même parcours. Le « périurbain » a envahi les piémonts sans qu’il y ait une relève au niveau des pôles situés à moyenne altitude comme Almat ou Ehmej, qui sont restés à l’écart de la voie rapide percée au début de la guerre pour desservir Annaya, haut lieu de pèlerinage par la présence du tombeau d’un saint maronite, Charbel, canonisé en 1977. D’une part, le caza ne possédait pas d’infrastructures comparables à celles du Kesrouan ou du Metn et, d’autre part, les habitants des villages chiites comme Almate et Annaya ont subi les conséquences de la ségrégation communautaire durant la guerre : départ d’une partie des habitants, isolement par rapport au reste de la communauté et précarité au quotidien.
Les péripéties de la guerre, la diversité communautaire et le poids économique ou administratif des villes de la montagne ont contribué à faire en sorte que le développement de la région « ouest », dite « musulmane », soit plus complexe (carte « Evolution des zones urbanisées du Mont-Liban entre 1963 et 1998 »). Aaley, chef-lieu de caza, centre de villégiature régional et principal relais sur la route de Damas, a été coupé de Beyrouth et privé de sa population chrétienne pour survivre sous la menace des francs-tireurs. Sa croissance s’est faite principalement en direction des localités druzes comme Bayssour et Qabr Chmoun.
Le renforcement de la présence chiite dans la banlieue Sud a contribué à la croissance des localités du littoral au sud de Beyrouth, comme Choueifat, Aramoun et Hadath, qui étaient à l’origine principalement druze et chrétienne respectivement. La mixité communautaire de ces municipalités n’implique pas obligatoirement un brassage. Plusieurs observateurs ont relevé des éléments de « méfiance » (Awada F., 1991) entre les deux espaces communautaires (druze et chiite) comme l’instauration par la puissance publique d’une barrière sous la forme d’un parc naturel au sud de Beyrouth pour prévenir « l’expansion chiite ». Malgré ces précautions, Keyfoun et Qmatiyé, villages chiites de l’arrière-pays de Aaley, se sont développés et se sont transformés en centres résidentiels de poids à l’échelle locale. Le contraste est frappant avec la stagnation de la zone chrétienne du caza de Aley, le long des axes reliant Aaley ou Bhamdoun à Rechmaya. Seul Btater, enclave druze « coincée » entre les parties maronites et grecques orthodoxes du caza, s’est maintenu avec l’apparition d’un « new » Btater orienté vers les villages druzes autour de Charoun.
Alors que les formes de l’étalement urbain semblent renvoyer à une esquisse de frontières distinctes entre les différents territoires communautaires, il serait difficile d’imputer le développement de ces « territoires » uniquement aux logiques communautaires de la guerre de 1975. Dans la muhâfaza du Mont-Liban, les localités qui s’imposent en 1997 (date du recensement des immeubles et des équipements) par leur poids de population ou par leur capacité à produire des équipements (éducation, commerces, banques…) ne doivent pas uniquement leurs acquis à la période de la guerre où la ségrégation communautaire était de règle. Des zones résidentielles comme Sahel Alma, Adma, Souhailé (Kesrouan), Mansourieh-Ain Saadeh-Fanar (Metn), Choueifat (Aaley), Batloun ou Semqanieh (Chouf) doivent la part la plus importante de leur parc bâti à la période d’après-guerre (cf. carte période majoritaire de construction) alors que localités qui se sont imposées comme refuge durant la guerre puis comme banlieue permanente après 1990, comme Achkout, Ajeltoun (Kesrouan), Beit Chebab, Beit Mery, Broumana, Baabdate (Metn), Barja, Chhim (Chouf), n’ont pas connu l’effet « champignon » de la guerre : la part la plus importante de leur parc bâti revient à la période d’avant-guerre. En contrepartie, des localités où les constructions se sont principalement multipliées durant la guerre comme une partie du Kesrouan (Ghbalé, Yahchouch) ou du Chouf (Gharifé par exemple) n’ont pas pu maintenir leur essor après 1990.
Une mixité communautaire soumise aux aléas politiques
La temporalité constitue une clef de lecture intéressante pour évaluer la mixité communautaire dans le développement urbain des différentes régions libanaises. La rencontre ou la ségrégation des communautés semblent être soumises aux contextes politiques et sécuritaires et aux degrés d’étanchéité des frontières entre les territoires communautaires plutôt qu’à des facteurs endogènes à ces derniers.
Avant la guerre de 1975, des villes « musulmanes » comme Triploi, Saïda, Aaley ou « Beyrouth Ouest » ont compté parmi leurs habitants une importante proportion de chrétiens. En contrepartie, les villages chrétiens du Mont-Liban accueillaient durant l’été les musulmans des villes qui constituaient le pilier de leur économie basée sur le tourisme.
Au niveau des équipements, les établissements scolaires et universitaires chrétiens ont été fréquentés depuis leur fondation par les différentes communautés. Aïntoura et Aïn Ouarqa (Ghosta) dans le Kesrouan sont restés célèbres pour avoir accueilli des internes en provenance de tout le pays et même de la région, notamment des personnalités politiques et littéraires.
De même, les principaux équipements touristiques des localités à majorité musulmane comme Aaley ou Saïda pouvaient appartenir à des chrétiens. Le village de Baalchmay (à majorité druze) dans le caza de Aaley s’est transformé en centre de villégiature grâce à un hôtel et une boîte de nuit fondés sur un terrain appartenant à un waqf chrétien.
Durant la guerre de 1975, le phénomène d’estivage « mixte » s’est maintenu dans certaines régions comme à Deir el Qamar. Des familles musulmanes de Saïda et des alentours y sont venues régulièrement passer l’été quand le Sud était occupé, car les locations des logements étaient de loin moins chères que celles des localités druzes qui connaissaient une très forte demande.
La ségrégation communautaire ne semble d’ailleurs pas s’être répercutée avec la même intensité sur tous les réseaux économiques. Elie El Khoury (1999), montre que le projet résidentiel très huppé de Faqra (Mazraat Kfardebiane-Kesrouan) comprenant une piste de ski privée a été épargné tout au long de la guerre de 1975, car des personnes de différentes confessions y avaient des intérêts. Liliane Barakat (1993) nous apprend également que le port de Jounieh n’a pas été exclusivement réservé à la population chrétienne car, au courant de la décennie 1980, plusieurs négociants musulmans des zones ouest y ont également débarqué de la marchandise destinée à des commerçants résidant à l’est.
D’une manière générale, il semble que les alliances stratégiques entre les communautés – affichées ou non – ont pris différentes formes. Le financement de l’Administration civile de la Montagne du « pays druze » provenait principalement des droits de passage aux « frontières » avec les autres zones musulmanes et avec la zone chrétienne quand le point de passage à Monteverde (Mansouriye) était ouvert à la circulation. Les milices qui contrôlaient la zone chrétienne percevaient également différentes taxes. Enfin, durant nos entretiens, les allusions étaient fréquentes à certaines économies qui s’étaient développées durant la guerre, comme celle du cannabis, et qui ne semblent pas avoir été possibles sans un minimum de coopération entre les différents « territoires », notamment les zones de production dans la Beqaa et les zones d’exportation.
Actuellement, la tendance semble à être à un certain renouveau de la mixité communautaire. Les zones « est » et « ouest » attirent des populations de plus en plus hétérogènes. Une enquête du quotidien libanais L’Orient Le jour (17) a montré que les ressortissants des pays pétroliers du Golfe achètent de plus en plus des appartements à Achrafieh (quartier chrétien de la capitale), attirés par les prix de vente nettement moins élevés qu’au centre-ville et qu’à Beyrouth Ouest. D’ailleurs, c’est à Achrafyeh que la première banque islamique du Liban a été implantée.
L’affirmation de certaines régions « est » sur la carte touristique a également attiré les investisseurs ou les partenaires musulmans (parfois des ressortissants des pays du Golfe), comme dans des hôtels ou des country-clubs à Jounieh, Dbayé, Beit Mery ou Bzommar, ou dans des équipements plus modestes, telle une pâtisserie dans de petits villages du Kesrouan comme Aachkout.
La tendance à une hybridation communautaire dans les entreprises et les sociétés libanaises semble se confirmer, que ce soit au niveau des conseils d’administration ou du personnel. Désormais, il est courant qu’une banque fondée par un chrétien de Jbeil (comme La Byblos bank) ait une branche à Qabr Chmoun dans le pays druze, que le directeur d’un hôtel à Jounieh soit musulman ou qu’un médecin responsable dans un hôpital de la banlieue Sud soit chrétien. Cependant, malgré cette généralisation de la mixité, les communautés restent présentes. Elles projettent dans l’espace les prérogatives que leur confère le système communautaire.
Le communautaire est inscrit dans l’urbanisation du Mont-Liban
L’évolution de la distribution géographique de la population électorale n’a pas suivi les changements démographiques dus à la mutation économique du pays (exode rural), à l’émigration et bien sûr aux déplacements de population liés à la guerre civile. Certes, les procédures administratives peuvent se révéler compliquées pour changer de résidence électorale, mais l’appartenance confessionnelle et/ou territoriale traditionnelle demeure une ressource politique et économique pour la majorité des Libanais. L’accès aux emplois publics et autres faveurs de l’administration sont plus faciles à obtenir grâce à la solidarité des terroirs, élément primordial du fonctionnement de la société et de la politique libanaises.
Comme nouveau principe de l’urbanisme, François Ascher (2001) avance la « nécessité de refonder l’architecture institutionnelle territoriale et un renouvellement des modalités de la démocratie […] dans des territoires qui changent de taille et de nature selon les pratiques de mobilités individuelles ». La taille réduite du Liban, l’histoire de son peuplement et la précarité des situations politique et économique font que les Libanais ont souvent des appartenances multiples liées à des réseaux qui dépassent le lieu de leur adresse principale. Dans leurs pratiques politiques, ils choisissent de valoriser celles qui, selon la conjoncture, leur semblent la plus utile. Par conséquent, les actions publiques sont souvent ciblées pour aboutir dans l’intérêt d’une communauté ou d’un homme (Picard E., 1994), même si elles ne se réduisent plus à un territoire. Selon les enjeux électoraux ou économiques, elles traversent les territoires disséminés dans lesquels vivent les Libanais (Lavergne M., 1999), en accroissant les disparités et en créant parfois de nouvelles exclusions. Au sein d’un même « territoire », l’espace est fractionné à plus fine échelle (18), organisé autour d’éléments dont la durée de vie reste variable et dont l’efficacité est dépendante des rapports de forces entre les différents pôles politiques.
L’organisation de l’agglomération de Beyrouth, en particulier dans les périphéries du Mont-Liban, est étroitement dépendante de l’architecture communautaire locale. D’une part, l’extension urbaine suit les frontières communautaires, car l’espace résidentiel est de plus en plus ségrégatif ; d’autre part, le dynamisme, la stagnation ou le déclin des différents espaces urbains est davantage lié à la situation des communautés résidentes qu’aux principes généraux du développement urbain.
Notes
1-Thèse de doctorat en géographie : « L’urbanisation de la montagne libanaise : systèmes d’acteurs et logiques d’action » dirigée par Pierre Signoles à l’Université de Tours.
2-La Constitution stipule que « Sous Sa protection, toutes les religions sont autorisées… » ; la mention « sans religion précisée » est utilisée dans certains cas (athéisme, religions mal connues au Liban…).
3-Il est possible de changer le « lieu de résidence » dans le sens où la personne est transférée sur les listes électorales d’une autre localité. La démarche, pour laquelle une attestation du moukhtar (dernier échelon de la déconcentration administrative au niveau de la localité) est nécessaire, peut être – comme d’autres demandes administratives au Liban – assez compliquée. La religion peut aussi être changée suite à la demande du recourant.
4-Les accords de Taëf prévoient la mise en place de mesures visant à atténuer le caractère confessionnel du système, mais la réforme n’a pas encore commencé.
5-Par exemple, le mariage ne peut être que religieux au Liban, mais un juge libanais peut prononcer le divorce au nom de la loi du pays étranger où le mariage civil a eu lieu.
6-Par exemple, durant les années de guerre et jusqu’en 2000, une prime annuelle d’environ 100 000 $ était allouée à chaque député pour qu’il puisse assurer des « services » à la population, les municipalités n’étant pas en mesure de le faire. L’accès à la fonction publique, des autorisations de constructions ou des interventions auprès des tribunaux peuvent faire partie des « rétributions ».
7-L’Université libanaise, des hôpitaux gouvernementaux, la Direction générale de l’Urbanisme et d’autres établissements ou conseils ont été (ou sont toujours) privés de responsables pendant de longues périodes parce que les responsables politiques n’ont pas pu se mettre d’accord sur le « partage ».
8-Du moins par la superficie des localités où ils sont électeurs.
9-Dominique Chevallier (1970, p. 23) décrit la naissance de l’entité libanaise comme un « double mouvement communautaire de l’histoire libanaise : un “gouvernement” druze dans un Empire musulman, une croissance démographique chrétienne soutenue par les relations méditerranéennes ».
10-Ce terme est utilisé par les habitants de la région pour désigner cette zone.
11-Part de la population âgée de plus de 21 ans.
12-Episode de la guerre de 1975 qui a fait suite à l’invasion israélienne de 1982.
13-Par exemple, Marjeyoun-Hasabaya ainsi que Baalbeck-Hermel étaient regroupés en une seule circonscription électorale, alors que Saïda et Tripoli étaient séparés de leurs arrière-pays.
14-Le nombre de personnes naturalisées varie selon les sources. 15-Le ministère des Affaires sociales a publié des « Grilles statistiques du recensement des habitants et habitats 1995-1996 et l’Administration Centrale de la Statistique a publié les « Résultats du recensement des immeubles et des établissements en 1996 ».16-Selon la méthode de la matrice ordonnable.
17-L’Orient Le jour du 18 août 2005, « Clientèle arabe : un appétit croissant ».
18-La dernière tendance fait que les micro-territoires se différencient par des couleurs (façades de commerce ou d’immeubles, drapeaux…) évoquant les différents courants politiques.
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